Patience et longueur de temps (et créativité, et adaptabilité…) font mieux que force ni que rage…

Parfois (souvent, même), j’aime me lancer des défis !
Je peux sans problème (après apprentissage, car au début ça n’était pas gagné) couper les griffes de mes chiens au coupe-griffe. Cependant, Yopp avait une sainte horreur de la lime électrique. Le simple bruit le faisait fuir, sans parler évidemment de la vibration sur son doigt ! Alors comme j’avais une autre façon de lui entretenir les griffes, j’avais laissé ça de côté. Et puis, il y a quelques mois, je me suis dit « Et si je tentais quand même de l’habituer à la lime ? » La lime peut apporter une précision de coupe que je n’arrive pas à avoir avec la pince. Gros avantage, je n’ai aucune obligation de temps puisque j’ai une autre façon d’entretenir ses griffes. J’aurai ainsi une nouvelle occasion de me mettre à la place de mes clients qui me demandent comment faire quand on a un chien très sensible et ont parfois tendance à désespérer. Combien de temps vais-je mettre ? Est-ce que je vais galérer ? Est-ce que je vais me désespérer ? (réponses spoiler : 5 mois. Oui. Un peu mais pas trop !)

A moi d’être ma propre cliente en quête de solution ! Et à force de tâtonner, j’ai fini par sortir de ce que j’avais toujours appris pour explorer de nouveaux horizons…

Vu qu’on est à l’aire où tout va vite et que j’ai peur de vous perdre en route. Je vous mets la vidéo comparative avant/après la méthode du self service… Sur cette vidéo, j’aurais dû m’arrêter bien plus tôt sur la méthode “classique”, mais c’était surtout pour vous montrer son attitude. La 2e partie de la vidéo se passe quelques secondes après seulement. Vous verrez que les signaux de stress n’ont rien à voir ! Et si vous êtes curieux je vous explique tout ça ci-dessous !

J’ai commencé avec des méthodes classiques. Ceux qui me connaissent savent que je n’aborde jamais un problème par une seule méthode, mais par plusieurs fronts. En variant les techniques, je risque moins de sensibiliser le chien, et je permets déjà une sorte de généralisation.

Un chien se fait limer les griffes
Désensibilisation à la lime à la colo !

Ici une vidéo en soins coopératifs. On n’est pas loin, mais ça n’est pas encore ça. Je ne pouvais pas encore toucher avec l’embout qui tourne (ici je touche avec le manche), ni approcher la lime des postérieurs.

Les progrès ont été lents, mais constants. Peu à peu (au bout de 2 mois), j’ai pu lui toucher les griffes avec le manche de la lime en fonctionnement. Après encore un mois, je pouvais toucher la griffe une demi-seconde avec l’embout qui tourne, mais je n’arrivais pas à avoir ni de la durée ni l’attitude que je voulais. Je cherchais soit de la décontraction, soit du « jeu », mais j’avais globalement un chien un peu inquiet qui montre des signaux de stress et sursaute facilement (voir la 1re vidéo).

Je sentais qu’il me manquait encore quelque chose. J’avais utilisé toutes les techniques que je connaissais, mais aucune ne semblait vraiment coller à la personnalité de Yopp et je stagnais. J’aurais pu continuer ainsi quelques mois, et je pense que j’aurais fini par y arriver. Mais j’ai préféré essayer d’analyser pourquoi j’arrivais à une sorte de plafond de verre. Yopp est un chien qui aime participer, il n’aime pas être passif, et il n’est globalement pas très « zen » de nature. La position sur le côté, même si c’est lui qui la prenait volontairement pour me donner son accord, restait trop passive pour lui, et lui demandait trop d’efforts pour être calme. La cible de léchage était pire, car ça n’est pour lui qu’une distraction, et rien ne pouvait le distraire de ce soin qui lui faisait peur (il s’arrêtait de lécher ou léchait tout en se tortillant pour tenter de m’éviter).

Puis un jour, en lisant l’excellent livre « The Stress factor in dogs : unlocking resiliency and enhancing well being » de Kristina Spaulding, je lis quelque chose qui a fait tilt. Les chiens ont tendance à moins stresser lorsqu’ils sont maîtres des événements, et peuvent prévoir/contrôler les conséquences de leurs actions. Ca, je le savais. C’est le principe des soins coopératifs, où le chien donne son accord. C’est aussi le principe de l’apprentissage opérant type clicker, où le chien fait des propositions que l’on valide. Dans ces deux méthodes, le chien est maître de son apprentissage, il donne son rythme. Il sait que telle action de sa part aura telle conséquence. Mais ce que j’avais moins en tête, c’est qu’ils ont aussi tendance à moins stresser lorsqu’ils maîtrisent les renforçateurs (les récompenses). Ah !! Mais comment un chien peut-il maîtriser le renforçateur ?

Jusque là, Yopp pouvait me dire quand il voulait être récompensé (par exemple, il se met en position, ou au contraire se retire de sa position si ça devient trop dur). Il pouvait aussi me dire avec quoi il voulait être récompensé. Mais il ne pouvait pas se récompenser lui-même. Il restait tributaire de moi, qui distribuais la nourriture.

Je suis donc partie de ce postulat et j’ai commencé à inventer des solutions de self-service. La première, c’était de lui mettre de la nourriture accessible. De lui demander d’attendre que je commence le soin, et ensuite, sans mon accord, il pouvait aller manger quand il voulait. J’ai vu une grosse différence dans le niveau de stress. Il se jetait sur la nourriture quasi instantanément. Ce qui était le but recherché : qu’il puisse se récompenser au moment où il trouve ça difficile (c’est-à-dire quasi tout de suite. Ca me donnait aussi une bonne indication de son niveau d’appréhension). Mais le problème était que je devais recharger croquette par croquette, et que ça prenait du temps. C’était compliqué d’enchaîner…

 J’ai donc essayé de mettre plusieurs croquettes espacées, afin qu’il puisse en manger une, puis qu’on puisse reprendre avant qu’il ne mange la suivante. Peine perdue, il arrivait très bien à se jeter sur les trois, et si je le retenais, tout le bénéfice du “self service” était perdu. Je sentais que je n’avais pas encore la bonne méthode, mais je touchais du doigt quelque chose, car le simple fait d’avoir un accès libre à la nourriture rendait Yopp beaucoup plus confiant et a fortement augmenté la durée de limage.

Je me suis posé plein de questions. Est-ce qu’il se laisse faire parce qu’il est hypnotisé par la croquette ? Mais si c’est le cas, pourquoi est-ce que ça ne fonctionne pas avec un tapis de léchage, qui devrait encore plus l’hypnotiser, car plus appétant ? Est-ce qu’il se rend compte de ce qu’il se passe ou est-ce qu’il se contente de se jeter sur la nourriture ? Est-ce que je dois le stopper, au risque de casser le côté self-service, ou au contraire le laisser faire, quitte à tomber dans une frénésie ? Est-ce qu’en stressant moins, son débit de « bouffe » ralentirait ?

Bref, j’ai continué à réfléchir. On a même mis nos cerveaux en commun lors de la formation « soins low stress » que je donne avec le Dr Elodie Jacques. C’est là qu’Elodie Gilmert (éducatrice canin et éthologue) a évoqué les leviers ou les boutons que les animaux de laboratoire pressent pour faire tomber des récompenses. J’ai donc tout de suite pensé à cette machine où le chien appuie sur un bouton pour faire tomber des croquettes.

Sitôt pensé, sitôt acheté (vive Internet) !

L’apprentissage du bouton a pris environ 5 secondes, car Yopp a un bon bagage. Je me suis servi de l’apprentissage social par imitation. J’ai ensuite dû tâtonner un peu pour savoir où placer le bouton pour que ça soit le plus facile (ventousé sur une paroi, tout simplement au sol, etc).

J’ai fait comprendre à Yopp que, comme avec les croquettes au sol, il pouvait quand il voulait retirer sa patte pour aller appuyer sur le bouton. Il pouvait aussi, s’il n’était pas trop stressé, attendre que je lâche la patte pour aller appuyer.

Au début, il a eu un petit temps d’hésitation. Puis une fois qu’il a compris, c’est devenu frénétique, il appuyait non stop. J’ai dû mettre une petite règle supplémentaire : on n’appuie que quand j’ai commencé les soins lol.

Voici la vidéo des premiers essais.

Ce qui était sûr, c’est que Yopp avait une toute autre attitude lorsqu’il pouvait choisir le moment de sa récompense. Après quelques tâtonnements, nous avons trouvé notre équilibre. Voici comment une séance se déroule.

Les progrès ont été spectaculaires à partir de là ! J’ai pu obtenir de la durée et travailler sur plusieurs griffes d’affilée et commencer vraiment à limer !

Bref, je vous raconte tout ça non pas pour que vous tentiez de votre côté (enfin pourquoi pas !) ni pour revendiquer une nouvelle méthode (que d’autres ont sans doute inventée avant moi). C’est encore très expérimental, et tenté de mon côté uniquement sur un chien (dont le tempérament joueur et volontaire se prête particulièrement à ce genre de choses).

Je vous raconte tout ça pour vous dire que

1/ il faut beaucoup de temps pour que les choses se mettent en place

2/ il faut parfois sortir des sentiers battus, tenter des choses non conventionnelles, voire totalement contre-intuitives (laisser le chien appuyer comme sur un bouton pour s’auto-récompenser ?? Mais il va appuyer non-stop !!). L’essentiel est de réfléchir pour l’individu qu’on a en face de soi. Qu’est-ce qui lui convient le mieux ? Est-ce que ce que je suis en train de faire semble faire avancer les choses, ou est-ce que je stagne, voire recule ?

Je tenais à vous partager cette expérience, car c’est pour moi quelque chose d’essentiel en éducation canine. Ne pas forcément suivre une méthode, mais réfléchir par moi-même. M’inspirer de ce que je vois, ce que je lis, de ce que la science m’apprend, mais aussi de ce que je ressens du chien en face de moi. Tenter, quitte à me planter. Et partager, quitte à me faire rire au nez.

(Avant que vous ne me le demandiez, j’utilise la lime Casfuy et le distributeur est de la marque Trixie activity dog)