Je me souviens, pendant des années, et jusque récemment (et encore parfois maintenant ?) avoir fait figure de dinosaure inculte car j’utilisais le leurre. « Le leurre ? Quelle horreur ! Le chien ne réfléchit pas, il n’apprend rien ! Moi je fais tout au shaping ! » Eh ben super, félicitations ! Moi je fais plein de choses au shaping, et aussi plein de choses au leurre. Parce que le leurre, c’est complexe pour le maître (si, si, vous verrez), mais c’est simple pour le chien. Et tout ce qui facilite l’apprentissage et réduit l’anxiété me plaît. Simple is beautiful !

Petit rappel de vocabulaire

Qu’est-ce que le leurre ?
Leurrer, globalement, c’est demander au chien de suivre sa main ou un objet (ou sa voix, ou une odeur…) pour le guider (afin de le diriger, de lui apprendre un tour, etc). On leurre en général en dirigeant la truffe du chien où l’on souhaite. Mais on peut aussi leurrer le chien autrement qu’en tenant simplement de la nourriture sous le nez !
Il y a leurre et leurre. Du plus basique au plus complexe (et donc, du plus bateau au plus intéressant) : avec nourriture dans la main, sans nourriture dans la main, avec un outil/une cible neutre (sans nourriture en vue directement)…

Qu’est-ce que le shaping ?
Shaper, c’est façonner un comportement. C’est-à-dire valider toutes les micro-étapes jusqu’au comportement final. On sous-entend en général quand on dit « shaping » que le chien est acteur de son apprentissage, il propose des solutions que l’on valide pas à pas. C’est la technique phare du clicker. On oppose du coup souvent shaping et leurre, alors que de mon point de vue, on peut vraiment leurrer en shapant 😉
Et c’est vrai qu’au leurre, le chien ne propose pas, il suit. Mais pour moi, il peut rester un acteur principal de son apprentissage, et on peut procéder en shaping, c’est-à-dire en façonnant pas à pas le comportement. Au leurre, le chien est le pilote, et nous sommes son co-pilote. Et le pilote, dans une équipe, c’est quand même un acteur important !)

 

Le leurre, ça paraît un truc bateau fait pour les bouseux et les débutants, et en fait, ça demande une technique précise, un timing, un rythme, un gestuelle millimétrée, un observation du chien, une compréhension de l’apprentissage, de l’auto-contrôle de la part du chien. Et après des années de leurre-bashing, je me rends compte que beaucoup de gens ne savent plus leurrer. Et c’est bien dommage.

Aujourd’hui, je sens petit à petit que le leurre est réhabilité. De grands éducateurs internationaux (Kay Laurence, Michele Pouliot) commencent à ré-enseigner son utilisation, à montrer à quel point les techniques demandent du savoir-faire et de la précision. Ca tombe bien, dis-donc, comme je n’ai jamais lâché, ça me fait plus de 15 ans de pratique dans les pattes (enfin dans les doigts) pour suivre les méthodes dites modernes !

Alors voici un article sur la bonne utilisation du leurre. Je vous décrirai uniquement quelques points essentiels, car en réalité, comme toute technique, ça met plus que 3 lignes à enseigner. Ca prendrait une journée entière de stage pour voir toutes les subtilités. Mais pas sûre que les gens soient encore prêts pour une journée de stage sur le leurre… On en reparle dans 2 ans !

Pour simplifier, le leurre, c’est comme la pêche. Si l’appât est trop loin du poisson, il ne le mordra pas. Si on le fait bouger un peu, ça l’attirera. Trop, le poisson ne pourra pas attraper l’appât. Trop peu, ça ne l’intéressera pas (enfin selon le type de poisson que l’on vise, moi je n’y connais pas grand-chose en poissons). Et si, quand le poisson a mordu, on tire trop fort, trop vite, il va décrocher… Voilà pour la base de la base.

Pour simplifier, je vais aborder quelques problèmes qui se posent régulièrement avec cette technique.

Mon chien me comprend rien, le leurre l’excite.

  • Le leurre, ça commence par une gestuelle précise, très précise. Remuer la friandise sous le nez du chien ne sert à rien, car il aura beau remuer la tête dans tous les sens pour essayer de suivre nos grands gestes, il n’y arrivera pas. On obtiendra donc soit un chien qui décroche, soit un chien qui s’énerve et nous saute dessus pour essayer de bloquer cette main. Il faut s’entraîner à caler sa main, parfois même utiliser les deux mains (par exemple la main gauche sur le poignet droit, pour que la main gauche stabilise la main droite). Et surtout respirer un bon coup pour être fin dans son geste. Comme celle d’un tireur à l’arc, d’un peintre ou d’une couturière, la gestuelle doit être calme, précise.
  • Souvent, la main bouge fort parce qu’elle essaye d’éviter la gueule grande ouverte du chien, prêt à se jeter dessus. Et plus on bouge, plus il saute, et plus il saute, plus on bouge ! Or, la première chose à apprendre à un chien que l’on souhaite leurrer, c’est de ne pas manger la main, mais simplement la suivre. Car le chien aussi fait de grands gestes au début. Pour répondre à ça, on fait de grands geste, et c’est parti pour la valse du pantin ! Pour bien commencer, vous devrez placer la main sous le nez du chien pour l’appâter, puis l’éloigner lentement mais sûrement, de  15 cm. Si le chien suit, ouvrez la main pour le récompenser. Il peut manger dans votre main ou s’il est très excité, vous pouvez laisser la friandise tomber au sol. Très vite, il faudra vous passer de nourriture dans la main, et apprendre au chien à suivre uniquement la main, la friandise arrivant après, en décalé.
  • Mon chien veut trop suivre la main, je ne peux plus bouger sans qu’il ne bouge la tête

    • Parfois, on a besoin de toucher le chien avec la main, et on ne veut pas qu’il la suive (en medical training, par exemple). Pour ça, le temps que le chien comprenne, on peut donner à sa main une forme particulière lorsque l’on veut qu’il la suive (par exemple poing fermé, main grande ouverte droite, ou main en tulipe, qui « fait semblant de tenir une croquette), apprendre au chien à suivre la main dans cette position, puis lui apprendre que quand la main est dans une autre position, plus neutre, il ne suit pas. Le plus important est de mettre de l’INTENTION. Pensez très fort « suis, ne suis pas ». Une fois que vous aurez une bonne relation avec votre chien, il percevra cette intention. Si vous pensez juste « ah punaise, il arrête pas de bouger. De toute façon je suis nulle avec mon corps », eh bien l’intention n’est pas vraiment la bonne ! Dites simplement dans votre tête « Suis. Ne suis pas »

Mon chien ne suit pas la main

  • 1re possibilité, vous avez fait des gestes trop grands, trop forts, ou vous avez demandé quelque chose de trop long ou trop difficile au début, donc le chien décroche. Simplifiez l’exercice, raccourcicez-le, et travaillez dans un milieu peu stimulant (votre salon, par exemple). Vous pouvez aussi reprendre l’apprentissage avec une friandise plus intéressante.
  • 2e possibilité, vous avez tellement bien appris au chien à vous regarder dans les yeux et à ignorer votre main qu’il croit que c’est un piège. Eh bien il va falloir détricoter ça, mettre de l’intention dans votre main, faire prendre à votre main une position qui voudra toujours dire « suis-moi » et simplifier (suivre sur quelques centimètres seulement) pour faire comprendre au chien que vous ne le piégez pas.
  • Il se peut que votre chien ne suive qu’une main. Il va falloir dès le début lui apprendre à suivre la main droite ET la main gauche, et à passer de l’une à l’autre sans transition

Sans friandises, mon chien ne suit plus

  • C’est une des grandes peurs, et une réalité, si on a mal débuté. Très vite, il faut se passer de friandise dans la main, recréer quelques centimètres d’espace entre la main et la truffe du chien, et lui apprendre que s’il nous fait confiance, oui, la croquette viendra. Même s’il ne la voit pas en direct. Si on reste trop longtemps à l’étape de la croquette dans la main, effectivement, il risque de faire la grève quand il ne voit plus la nourriture. C’est un contrat de confiance entre vous. Encore une fois, la solution est dans la simplification… Plus simple, mais sans croquette.
  • « Leurrer n’est pas donner », donc quand vous avez fini de leurrer (avec la friandise en main au début), DONNEZ cette friandise, plutôt que de la rentrer dans la poche.  Mais ne vous contentez pas, du moins au début, de sortir la croquette pour guider le chien, et ensuite ne jamais la lui donner. C’est casser sa confiance, et du coup, quand il n’aura plus la preuve que vous allez bien lui donner, il peut refuser de suivre
    • Je vous conseille aussi fortement d’apprendre au chien à suivre un autre objet que votre main (on appelle cet objet une cible neutre, ou une target : une cuillère en bois, une tapette à mouche). Votre chien suit cet objet, et vous êtes sûr qu’il ne suit alors plus la croquette. J’adore la « cup on a stick » de Kay Laurence. Moi, j’appelle ça une « leurrette ». C’est une technique qui demande pas mal de maîtrise et un petit apprentissage pour le chien. Leurrette trop haute, le chien s’assoit ou se met sur ses pattes arrière. Trop basse, il se couchera ou risquera d’aller se servir lui-même. Trop rapide, il décroche. Trop lent, il va se servir tout seul. Il doit apprendre un nouveau code (leurrette en mouvement, on bouge. Leurrette qui monte, on s’arrête. En aucun cas on ne se sert dans la leurrette). Essayez donc, et vous me direz si le leurre, c’est si basique que ça 😉
      Petit aparté pour les plus avancés d’entre vous : Vous verrez sur cette vidéo que j’utilise le leurre, mais aussi la technique du shaping : je marque le moindre mouvement dans le bon sens, puis je récompense. Petit à petit, mon LEURRE est moins présent et devient un  SIGNAL. Enfin, je rajoute un autre signal vocal et mon leurre n’est plus qu’un RENFORCATEUR.

Je suis coincé avec mon leurre

  • Effectivement, c’est un des dangers quand on apprend au leurre : ne pas savoir s’en passer. Dès que le chien fait bien le comportement souhaité, assez vite, on va modifier le leurre, diminuer l’ampleur du geste, ou le faire plus haut, ou ne faire qu’initier le geste, puis quand le chien se lance dans le comportement, on stoppe le geste et on récompense. Cela prend du temps et de la méthode pour modifier ou supprimer totalement le geste. Ce qui compte est de trouver le juste équilibre entre aider le chien et l’assister jusqu’à la fin de ses jours. Le leurre, ce sont les roulettes du vélo. Un jour, il faudra s’en passer… (vous voyez dans la vidéo ci-dessus comment mon leurre devient de moins en moins présent)

Avec le leurre, mon chien n’apprend rien

  • C’est vrai que le chien apprend différemment que lorsqu’il réfléchit 100% par lui-même, surtout s’il n’a pas l’habitude d’être leurré « intelligemment » et que l’on a toujours gardé la nourriture dans la main (là en effet il peut ne regarder que le leurre et ne rien apprendre). Et en même temps, pour certains chiens, ça peut être rassurant d’être guidé. Le shaping (j’entends ici faire réflechir le chien par lui-même) me semble essentiel pour un bon apprentissage. Mais si on le combine avec du leurre de temps en temps, c’est vraiment l’idéal. Car on peut débloquer certaines situations. Le leurre permet au chien de comprendre le mouvement, d’acquérir une mémoire musculaire. Une fois que le corps sait faire, le cerveau parviendra à mieux le reproduire si on lui demande de réfléchir. Les deux sont donc complémentaires.
  • Pour que le chien réfléchisse quand même, je vais tout d’abord enlever la nourriture de la main, pourquoi pas utiliser un outil pour le guider (target, leurrette), je vais décomposer les apprentissages quasiment de la même façon qu’on shaping, et surtout utiliser les mêmes marqueurs que si je faisais du shaping (je marque avec un mot « yes » quand j’ai obtenu le bon comportement, afin que le chien réfléchisse et prenne conscience de ce qu’il fait). Voir là encore la vidéo ci-dessus.

Avec le leurre, je force mon chien

  • C’est vrai aussi, si on a la nourriture dans la main. Pour certains exercices qui peuvent entraîner une appréhension pour le chien, comme de la proprioception ou des exercices de confiance (marcher sur des surfaces qui font du bruit, par exemple) je préfère guider sans nourriture, pour être sûre que le chien me suit volontairement, et qu’il n’est pas pris en otage par ma nourriture. Il avancerait peut-être contre sa volonté, aveuglé par la saucisse, et pourrait se faire peur.

    Ici ma main leurre, guide, mais ne force pas avec de la nourriture

Alors, leurre ou pas leurre ?

En résumé, quand est-ce que j’utiliserais le leurre ?

  • Quand je cherche un résultat rapide et efficace, sans forcément chercher à stimuler le chien
  • Quand je dois placer mon chien de manière précise (en proprioception – même si le shaping est aussi une bonne chose, le leurre permet d’obtenir une position rapidement -, ou au resto si je veux le mettre sous la table à mes pieds, en agility si je veux le placer pile dans le bon axe pour commencer…)

Quand est-ce que je n’utiliserais pas le leurre ?

  • Quand je veux obtenir un comportement durable, à distance et indépendant (par exemple un slalom en agility, passer sous un hooper etc)
  • Quand je ne suis pas pressée mais que mon but est de stimuler intellectuellement le chien
  • Quand on ne peut pas leurrer (par exemple quand le chien est loin, quand on doit lui faire faire quelque chose avec une partie du corps qui n’implique pas de suivre, comme donner une patte arrière)

Voilà ça n’est que la partie émerge de l’iceberg du leurre ! Comme je vous le disais, ça mériterait un stage ! C’est une technique complexe pour le maître, mais simple pour le chien. Et tout ce qui peut facilité l’apprentissage, moi, je suis pour !

One thought to “Le leurre : une technique pas si basique !”

  • Freymann Mireille

    Merci pour ces recommandations fort intéressantes….

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