C’est une maladie très commune sur les terrains d’éducation canine : la  peur de l’échec (j’ai cherché en vain le terme scientifique, genre defectophobie, ça aurait fait plus classe, mais bon…).
Mais souvent, pour éviter l’échec, on voudrait éviter aussi les erreurs. Or, il ne faut pas confondre l’erreur et l’échec.

Bien évidemment, la tendance actuelle est l’apprentissage sans erreur. Et je ne peux qu’abonder dans ce sens.

C’est quoi, l’apprentissage sans erreur ? C‘est l’idée que l’on doit mettre le chien dans une situation d’apprentissage où le contexte lui permet de réussir du premier coup ce qu’on attend de lui. Parce que l’erreur engendre la frustration. Parce que l’erreur engendre le doute. Parce que l’erreur engendre la démotivation. Je suis à 100 % pour la simplification des apprentissages, les aménagements d’environnement que l’on peut faire pour que le chien « gagne » chaque étape du premier coup (par exemple, si on veut qu’il passe sous la chaise plutôt que de monter dessus, on peut commencer par poser quelque chose de volumineux sur la chaise, qui éviterait qu’il monte, au lieu de le laisser se tromper 1000 fois)

Mais ça, c’est la théorie. Et dans la vie, il y a la théorie et… la vie ! S’il faut tendre vers un apprentissage sans erreur, il faut aussi ouvrir les yeux et voir que parfois, notre faillibilité, l’imprévisibilité de certaines situations, les faux-pas que l’on peut faire dans nos plans, vont mettre le chien, ou nous, dans l’erreur. D’où l’idée d’apprendre à relativiser, à s’enrichir de ses erreurs, à les faire fructifier, à les dédramatiser. C’est la vie ! (Je crois que je vais me faire tatouer cette phrase tellement je la dis souvent)

En situation naturelle (donc non planifiée) le chien (comme l’humain, d’ailleurs), apprend en réalité souvent par essai et erreur. Cela lui permet même de se forger une certaine résistance au stress, à condition que les erreurs ne soient pas vécues comme des échecs. Attention, je ne vous dis pas de « planter » votre chien pour lui faire « une bonne leçon », au risque de le dégoûter, évidemment. Je dis juste que parfois, l’erreur, si redoutée, peut aussi être une amie, pour autant qu’on l’accepte sereinement.

Prenons l’exemple simple du « pas bouger ». Pourquoi l’humain n’accepte-t-il pas l’erreur de son chien ?

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  • Par incompréhension.

Tintin : « Dis donc, tu te fiches de moi ? Hier, tu savais très bien faire, et aujourd’hui tu n’y arrives plus ? »

Milou : « Eh oui, le contexte a changé. Tu n’es plus au même endroit, alors pour moi, ce n’est plus le même exercice. » ou alors « Ben oui, mais avec les autres chiens autour, c’est vachement plus compliqué ! »

Parfois, on croit que le chien ne fait pas ce qu’on lui demande parce qu’il ne le veut pas, alors que, bien souvent, c’est parce qu’il ne le peut pas (il ne comprend plus car le contexte a changé, les critères sont devenus trop difficiles…). Pour un chien débutant, un « pas bouger » dans la cuisine et un « pas bouger » en pleine rue, ce n’est pas du tout la même chose !

  • Par insécurité :

Tintin, au bord du trottoir : « Pas bouger ! J’ai dit pas bouger, hein ! Tu restes. Tu attends. Tu bouges pas. Pas bouger ! »

Milou : « Ouh là, là, il a l’air de s’énerver alors que je suis assis. Ca doit pas être ça. Je vais faire autre chose ! »

Tellement peu sûrs de vous et de votre signal, vous le répétez un million de fois, jusqu’à ce que le chien ait tellement de pression qu’il se relève.

  • Par fierté

Tintin : « Pas boooouger ! Bon, tout le monde me regarde alors si jamais tu bouges, je vais être ridicule, t’as intérêt à bien te tenir ! »

Milou : « Ben dis donc, ce qu’il a l’air stressé quand il y a du monde ! C’est pas drôle et ça fiche un peu la trouille, je m’en vais ».

La première attitude à adopter dans ces situations est de mettre le chien en condition de ne pas se tromper. On le laisse juste assez longtemps pour qu’il comprenne, mais pas assez pour qu’il se lève. Pour cela, il faut progresser très lentement, et être conscient des challenges de l’environnement. Voilà ce vers quoi il faut tendre. Mais même les plus fervents défenseurs de l’apprentissage sans erreur admettront (je pense) que dans la vraie vie, nous-mêmes éducateurs, et a fortiori nos client, ne parviennent pas à tout anticiper. Que celui qui n’a jamais eu un chien qui se relève pendant un cours collectif me jette la première pierre ! C’est vrai, une fois de temps en temps, on n’a pas tout bien prévu et le chien va se relever. Dans ce cas, à nous d’accepter l’erreur sans rancœur, sans colère, et de montrer au chien la bonne solution (on prendra au passage note que ce qu’on a demandé au chien était peut-être trop compliqué, on simplifiera les prochains essais, on tâchera de comprendre d’où vient l’erreur. Et là commencera la leçon). On va donc réexpliquer au chien : si tu restes assis, tu as une récompense. Si tu te lèves, tu ne gagnes rien et on recommence, mais ce n’est pas un drame. Le chien aussi pourra apprendre de ses erreurs, si on n’en fait pas tout un plat, si on ne le plonge pas dans une marée d’incertitude ou de frustration, si on se débrouille pour le remettre rapidement en réussite. 

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Et plus on augmente la difficulté des exercices, plus la théorie est vraie. Je vois dans le slalom d’agility une bonne illustration. Lorsque l’on veut un « vrai » slalom d’agility indépendant, il faut franchir le pas et arrêter de guider le chien. Si on choisit la méthode 2×2, on va donc lui apprendre à passer tout seul deux piquets, puis quatre… Cette méthode permet de décomposer les actions afin de les rendre plus simples qu’un slalom de 12 piquets. Bien sûr, le chien va peut-être se tromper. Peu importe, il fera d’autres essais, et comprendra finalement quels essais sont récompensants pour lui et lesquels ne le sont pas. A vous de vous remettre en cause s’il commet plus de 3 erreurs d’affilée. Au-delà de 2 ou 3 erreurs, le chien est dans l’incompréhension et la leçon devient « torture », et quand on est torturé mentalement, on ne réfléchit plus, on n’apprend plus, on ne retient plus. Au-delà de 2 ou 3 erreurs, je revois toujours la configuration pour simplifier, par exemple. Mais une erreur, ma foi, ça fait partie des aléas de la vie.

Voici une petite vidéo (attention, il ne s’agit pas d’un tutoriel pour apprendre le slalom. Ce sont simplement mes entraînements filmés. Vous pourrez y voir comment on gère l’erreur dans un exercice complexe). Pour Yéti, la règle est simple : tu réussis, tu es récompensée. Tu ne réussis pas, tu ‘as pas ta récompense et on recommence. Si tu ne réussis pas plusieurs fois de suite, je revois mon plan.

[edit : la vidéo date de 2013. Aujoud’hui (2019) je ne travaillerais plus exactement comme ça. Je décomposerais encore plus. Là encore, nous aussi, on fait des erreurs, et on apprend de ses erreurs]


Certains agilitistes n’arrivent jamais à avoir un slalom indépendant car ils ne supportent pas que le chien puisse se tromper (pour toutes les raisons évoquées ci-dessus). Nous leur répétons souvent : « mais pourquoi tu as peur de l’erreur ? Au pire, il se trompe, et tu recommences. C’est pas la fin du monde ! » Mais c’est plus fort qu’eux. Au dernier moment, ils guident le chien, qui ne comprend donc jamais totalement ce qu’il doit faire et se contente de suivre les indications sans réfléchir… Il vaudrait mieux aménager l’exercice pour qu’il soit plus simple, et fait de manière plus indépendante, quitte à prendre un petit risque d’erreur.
D’autres encore sont à l’aise sur le slalom à main gauche, et pas à droite. Ils vont donc, jusqu’à la fin de leurs jours, préférer faire des acrobaties pour toujours se placer à gauche, plutôt que de travailler à droite et de risquer de se tromper. Qu’en concours, on assure ses arrières, c’est tout à fait légitime, mais l’entraînement est là pour faire des essais et des erreurs. C’est le moment où jamais de se tromper, pour pouvoir se corriger. Et personne ne les jugera ou ne leur rira au nez pour ça !

En tant qu’éducateur canin, nous prenons souvent les chiens pour la base de l’apprentissage, afin qu’ils comprennent les choses, avant de transmettre les connaissances et le savoir faire au maître. Nous sommes donc souvent confrontés à l’erreur, la nôtre ou celle du chien qui ne comprend pas encore ce qu’on lui demande (ok, les puristes me diront que j’avais qu’à mieux prévoir, mieux faciliter. Mais quand on a un chien inconnu au bout de la laisse pour la première fois, parfois on n’anticipe pas tout. C’est aussi ça, la vraie vie). Le premier réflexe des maîtres est souvent de ricaner, parce que « l’éducateur n’y arrive pas », ou de se sentir gêné pour lui. Mais nous, on n’est pas gênés du tout, parce qu’on sait bien que l’erreur fait partie du chemin vers la réussite. Et grâce à une petite erreur, on peut tirer des enseignements et corriger le tir afin de ne pas mettre le chien en stress.

Le mieux est d’accepter l’erreur et s’en servir comme d’une étape dans l’apprentissage. Une étape dont on voudrait bien se passer, mais qui survient, et dont on peut tirer les fruits. Un chien qui apprend de ses erreurs est un chien qui apprend les conséquences de ses actes. C’est aussi un chien qui va pouvoir supporter une certaine dose de contrainte, qui fait partie de la vie. C’est le principe du shaping en clicker : tu fais le « bon » comportement, je clique. Tu ne fais pas le bon comportement, je ne clique pas. Tout en essayant bien sûr de guider le chien rapidement vers le bon comportement.. Le comportement acquis sera donc mieux ancré et plus durable, car il sera compris et accepté, ça deviendra presque son choix. Tu t’es trompé, essaye encore, réfléchis, et je suis sûr que tu vas comprendre (quitte à ce qu’on baisse les critères pour éviter une démotivation). Pour apprendre à marcher, il faut un jour lâcher les mains des parents et risquer de tomber. Et c’est souvent plus dur pour les parents que pour les enfants ! Mais si maman ou papa nous tient toujours la main, on ne fera jamais l’effort de chercher notre équilibre. Évidemment, notre maman ou notre papa n’est quand même jamais loin pour éviter qu’on se fasse mal, et il a choisi un environnement qui nous permet de marcher en sécurité pour maximiser nos chances de réussite. C’est aussi ça, éduquer : responsabiliser tout en encadrant, en sécurisant, et sans dramatiser l’erreur.

Pour finir, voici une dernière citation d’Edison que j’aime beaucoup, très connue dans le monde anglo-saxon. Lorsqu’on lui demande s’il a connu beaucoup d’échecs avant d’inventer l’ampoule électrique, il répond : « I have not failed. I have just found 1000 ways that won’t work ». « Je n’ai pas échoué, j’ai simplement découvert 1000 solutions qui ne fonctionnent pas. »

Chaque erreur est un caillou sur notre route qui nous oblige à être plus attentif, à analyser notre trajet vers la réussite. Et pour me venger de ne pas avoir trouvé le terme savant pour « la peur de l’échec », et faire un peu ma crâneuse quand même, je vous la fais en latin : « Numquam defectus, semper documento. » « Jamais un échec, toujours une leçon ». Au fait, tout ça est valable pour les humains aussi…

12 thoughts to “Chouette, j’m’a trompé ! Ou accepter l’erreur pour éviter l’échec

  • Audrey

    Encore un article génial 🙂

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  • Sébastien

    Bel article. Bravo.

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  • Eurêka

    Super article… Suis particulièrement fan des deux citations finales que je vais noter de ce pas!

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  • coquette

    Se servir de ses erreurs pour avancer, c’est une des premiére chose que j’apprends à mes apprentis dans le toilettage pour chiens

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  • Michel

    Très bon article, on devrait tous s’en inspirer

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  • Stacy

    Excellent ! Même principe quand je travaille ma jument, elle apprend tellement vite grâce à toutes ses erreurs ! Bravo 🙂

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  • Sandrine

    J’aime pas, j’adore !

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  • frisby

    Super, j’adhère !

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  • Marine

    Tes articles sont toujours passionnant et celui la a le grand mérite de m’aider à assumer d’être un boulet inénarrable pour mon chien en sport hihi Merci Yannick !

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  • Thoulonpap

    tu es un excellent « coach » . Dans tous les métiers on n’apprend vraiment que de ses erreurs.

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  • Frazul

    Atychiphobie ?

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  • Pingback: Houba, bouvier d’Appenzell, dimanche 1er décembre – Zoomeries

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